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“Je T’aime Tellement” : Le Grand Amour Ne Suffit Pas Toujours

“Je T’aime Tellement” : Le Grand Amour Ne Suffit Pas Toujours

On peut vivre une histoire d’amour avec son âme-soeur, on peut vivre pour la première fois le grand amour, on peut être dans une relation amoureuse pleine d’amour, de mots d’amour, de SMS d’amour, de beaux messages tout doux, pleine de “tu me manques”, pleine de messages de “bonne nuit”, “I love you”, une relation qui carbure au poème d’amour, à la déclaration d’amour, aux citations d’amour, aux messages d’amour et aux “gros bisous”

On peut vivre le coup de foudre, on peut croire vivre l’expérience optimale pour soi et tutti quanti mais… la seule chose qui manque c’est… faire de la relation amoureuse une relation humaine qui puisse vraiment fonctionner pour toutes les personnes concernées.

Oh toi mon amour. Ça ne fonctionne pas entre nous.

Pour en savoir plus sur les dysfonctionnements des relations amoureuses hétérosexuelles, voici trois textes des trois dernières newsletters Les Glorieuses et qui vous racontent l’impossibilité de l’amour hétérosexuel dans nos sociétés mais aussi imaginent des alternatives à cet amour et des moyens d’empouvoirement.

La joie est une lame, par Adélaïde Bon

la femme au chapeau touche la tête de l'homme et rit

Adélaïde Bon est autrice, lectrice à voix haute et militante féministe.

Son premier livre, La petite fille sur la banquise, récit des conséquences du viol subi quand elle était enfant, a été publié chez Grasset en mars 2018, puis au Livre de Poche, dont il a reçu le Prix des Lecteurs.

Il a été traduit en sept langues et est utilisé quotidiennement par des professionnel·le·s de santé pour accompagner les victimes de violences sexuelles, notamment en Allemagne.

Elle travaille actuellement à son premier roman.

Quentin,

Je te quitte. Ma joie est une lame qui m’écarte de toi.

Je m’étais désertée et toutes ces années, je ne me sentais vivante qu’à travers toi, toi que j’aimais plus que tout, plus que moi. Je me regardais au travers de tes yeux, je me caressais par le truchement de tes mains, tu me donnais un contour, une existence, un foyer.

J’avais tant à cœur que tu sois heureux, Quentin, je me tenais à tes côtés, le regard tourné vers toi, aux aguets de tes désirs, aux devants de tes besoins. J’aimais ça, être à toi. Mais est-ce que je t’aimais, toi ?

Et toi Quentin, est-ce que tu m’aimes ?

Celle que tu aimes, ce n’est pas moi. C’est l’idole drapée qui orne les bâtiments publics, c’est ma présence constante et rassurante, ma prévenance et ma sollicitude, c’est le spectacle de mon corps, l’ivresse de me posséder, c’est mon sexe à disposition.

un homme et une femme se tenant la main

Ce que tu aimes en moi, c’est le miroir, le beau miroir que je te tends.

Nous nous parlions peu, Quentin. Tu ne te confiais pas. Pas à moi, en tout cas. Je m’arrangeais de tes silences, j’excusais tes absences. Tu étais gentil, tu étais drôle, je me pensais chanceuse.

Tu trouvais mes amies hystériques et si je sortais sans toi, tu avais le cafard. Mes amies, j’ai eu moins envie de les voir. Tu me disais souvent que je prenais trop de place. Je me suis retenue. Peu à peu, je me suis tue.

Depuis l’élection, avec mes sœurs, je vis une joie aussi indocile qu’insoupçonnée qui m’électrise. Toi, tu portes cet air affairé qui t’arranges quand tu ne veux pas m’entendre.

Ou bien tu dis qu’on ne me reconnait plus. Mais as-tu jamais cherché à me connaître ? Auprès de toi, je serre les lèvres, tu es si sérieux, ma joie m’apparaît odieuse, indécente.

Je ne supporte plus de renoncer à ma joie, Quentin.

Je ne sais plus comment t’aimer.

Laetitia

Il est très tard, il dort. Je lui donnerai la lettre demain.

Aimer, je ne sais pas au juste ce que cela signifie. Tant de violées, tant de mortes dissimulées sous les je t’aime.

Je lis leurs prénoms depuis trop longtemps sur les murs de ma ville pour ne pas les trouver obscènes, ces mots, je t’aime. Je t’haine.

l'homme serra la femme dans ses bras alors qu'ils étaient assis sur l'herbe

Je m’aime moi-même encore si peu, si mal. Ce soir, je suis allée chez Juliette et Lauriane, et dans l’ascenseur couvert de miroirs, mille fois reflétée, j’ai senti me peser au cœur ce vieux dégoût de moi que je ne parvenais à oublier que dans ses bras.

Sur le palier, j’ai entendu rire les filles, et l’étreinte a lâché. Toute la gang était là. Noues avions tant à noues dire.

Le nouveau code pénal, révélé hier par la Gardienne des Sceaux, les époustouflants articles 222 à 228 réprimant les infractions liées à l’exercice de la domination masculine, l’imprescribilité des crimes sexuels et l’annonce du triplement des cours d’assises assorti du budget ad hoc, Loren était en larmes, elle répétait sans arrêt, c’est pour de vrai, les filles, ça noues arrive pour de vrai.

Les mots tremblent au bout de mes doigts, je les inscris presque à contre cœur, ils ne me suffisent pas. Il me manque des mots. Je suis analphabète de ce qui noues arrive.

Marie noues a montré son nouveau portfolio, son travail d’architecte est une splendeur. Elle s’est saisie de son talent comme une feuille s’abandonne enfin au vent.

Lucie noues a raconté les pressions masculinistes qui s’exercent à l’international comme à l’intérieur sur le nouveau gouvernement, et ce collectif de journalistes qu’elles ont monté pour les documenter.

Claire noues a lu ce texte inouï d’une jeune autrice, Judith Shakespeare, et en Samira une digue s’est brusquement rompue et noues avons fait corps avec elle, noues avons enchevêtré nos peaux à ses larmes, puis Lauriane s’est mise au piano et serrées les unes aux autres, noues avons chanté l’Hymne des Femmes, les voix éraillées d’abord mais au troisième couplet déjà noues étions debout, le poing levé, le regard fier.

Je suis rentrée seule, à pied. Je me sentais immense. Aimante. Aimée. J’ai marché presque une heure sous les lampadaires blancs, je suis passée par les rues Maryse Condé et Muriel Salmona, par la place Olympe de Gouge, devant le grand jardin partagé qui a remplacé le stade, devant la maison des femmes de notre quartier et le monument aux mortes, mais je ne suis pas parvenue à relâcher ma vigilance.

Mon corps sait que la nuit n’est pas encore à noues, qu’il est trop tôt pour baisser la garde.

Et je suis si reconnaissante de cette sagesse en moi qui est celle de nos mères, de nos grands-mères et des femmes avant elles, mes sœurs. J’ai tant à apprendre de noues. Tant à aimer.

Nos amours comme des Pokémon, par Victoire Tuaillon

un homme et une femme sont assis ns se balançant au bord de la mer

Victoire Tuaillon a 30 ans. Rédactrice en chef à Binge Audio, elle est l’autrice du livre et du podcast “Les Couilles sur la table”, qui examine les masculinités, les hommes et la virilité d’un point de vue féministe.

Dans la société féministe dont je rêve, le travail (le temps, le soin, l’attention) que demande une véritable relation amoureuse sera enfin également partagé. Aujourd’hui, comme l’a montré dans ses travaux la psychologue Carol Gilligan, dans nos sociétés, petits garçons et petites filles ne sont pas socialisés de la même façon à prendre en considération les autres ni à développer les mêmes capacités d’empathie.

Si notre culture encourage chez les garçons à cultiver leur indépendance jusqu’à l’illusion (« je n’ai besoin de personne, je m’en fiche »), les filles, elles, apprennent d’abord à prendre en compte les besoins émotionnels des autres, jusqu’au sacrifice et à l’oubli d’elles-mêmes (« ce que je pense n’a pas d’importance, comment pourrais-je vivre sans être en couple »).

Aujourd’hui encore, dans les relations hétérosexuelles, les préoccupations amoureuses sont codées comme féminines.

Ce sont plus volontiers les femmes qui prennent le temps d’en parler avec leurs ami.e.s, de lire des livres de développement personnel pour apprendre comment mieux communiquer et comment gérer les conflits.

Ce sont elles, quand la relation souffre, qui proposent d’aller consulter ensemble un.e thérapeute ; elles encore qui provoquent souvent dans leur couple les discussions indispensables (« comment tu vas vraiment ? où est-ce qu’on en est ? qu’est-ce qu’on va faire ensemble ? »).

l'homme et la femme se tiennent côte à côte alors qu'ils se regardent

Dans une société féministe, ces discussions ne seront plus considérées comme de la « prise de tête inutile », mais comme un travail indispensable à la vitalité de la relation.

La charge relationnelle sera enfin partagée entre amoureux. se.s : toutes, nous chercherons comment nourrir nos relations et nous serons capables de formuler clairement nos désirs, nos sentiments et nos besoins sans nous faire prier.

Dans une société féministe, nous aurons, très jeunes, appris à refuser le nom d’amour à des comportements agressifs, violents, contrôlants, abusifs.

Avoir chanté « Je l’aimais tant que je l’ai tuée » (Johnny Halliday) nous paraîtra absurde.

Les remarques dévalorisantes, le dénigrement, les ordres, les coups, les insultes nous paraîtront enfin absolument inacceptables.

On ne trouvera plus du tout attendrissant cette personne qui exige, au nom de l’amour, qu’on lui rende compte de nos faits et gestes (« je t’interdis d’être en contact avec ton ex », « tu vas pas sortir habillée comme ça ? » « je veux que tu m’appelles tous les soirs quand tu rentres du travail »).

Le phénomène d’emprise deviendra extrêmement rare, car nous aurons tous.tes suffisamment d’estime de nous-mêmes pour y échapper.

un homme et une femme font l'amour

Nous aurons appris à écouter notre voix authentique, celle qui se révolte, qui demande à être considérée comme égale, digne de valeur et d’intérêt.

Or on sait aujourd’hui que la culture patriarcale a pour effet de dévaloriser les femmes : elle nous fait sous-estimer notre intelligence, notre travail, nos compétences, dénigrer nos corps, nos rêves et nos désirs.

En instaurant cette différence hiérarchique entre masculin et féminin, elle a pour effet que les hommes désirent ce qu’on leur a d’abord appris à mépriser.

Comment, dans ces conditions, l’amour véritable est-il possible? Peut on vraiment aimer quelqu’un qu’on considère comme étant supérieur ou inférieur ?

Dans une société féministe, on accordera en revanche le nom d’amour à des relations auparavant considérées comme sans importance, méprisables ou honteuses. L’une de ces relations a changé ma vie.

On adorait baiser ensemble ; c’était un délire de plaisir et d’attention partagés ; il adorait mon corps, j’adorais le sien ; souvent, on prolongeait ces heures de jouissance sexuelle par d’autres moyens — se préparer des plats délicieux, écouter de la musique en regardant le plafond, se livrer nos secrets et nos doutes ; je me souviens de notre curiosité mutuelle, de notre prudence, de la façon dont on a appris ensemble nos limites, dont on faisait attention à ne jamais se heurter.

un homme embrasse une femme sur la joue

Parce que nous tentions d’éviter les impasses des couples que nous avions connus auparavant, nous avions formulé explicitement que nous n’aurions jamais d’enfant, aucun projet de s’installer ensemble, de se marier, de se jurer fidélité ni exclusivité ; mais ces moments splendides que nous nous offrions l’un à l’autre, oui, pour nous, c’était de l’amour.

Une certaine forme d’amour, pour lequel nous n’avions pas de nom, mais qui était très importante dans nos vies. Nous avions reçu comme une gifle que l’une de nos connaissances qualifie en ricanant notre relation de « plan cul ». Comme si c’était un pis-aller, une relation marchande (le « plan »), réduite à une utilisation d’une partie du corps de l’autre (le « cul »).

Nous serons d’excellent.e.s danseur. se.s, capables d’improviser, d’inventer de nouveaux pas, d’alterner les rôles, d’ouvrir parfois nos danses à d’autres.

Nous saurons qu’une relation amoureuse n’est ni une transaction marchande (« me donnes-tu autant que ce que tu reçois? », « as-tu autant de valeur que moi sur le marché? »), ni un contrat de propriété (« je t’aime donc tu m’appartiens »).

Nos amours prendront des formes inédites et magnifiques. Nos relations amoureuses seront considérées comme un travail artistique ; des cocréations ; des créatures vivantes, mythiques et mystérieuses, entre la plante, le dragon et l’animal ; des sortes de Pokémon rares, dont nous prendrons grand soin.

Amour féministe, par Lindsey Tramuta

un homme et une femme s'assoient à une table et rient

Lindsey Tramuta est une journaliste américaine basée à Paris. Freelance, son travail couvre des sujets allant la culture aux voyages en passant par les changements sociaux. Elle documente les évolutions de la ville de Paris dans son premier livre “The New Paris”, et détruit les stéréotypes autour de la femme dans son second livre paru plus récemment, “The New Parisienne: The Women & Ideas Shaping Paris” (Abrams, 2020).

Dans un monde idéal je n’aurais pas à parler de ce qui va suivre. Je n’aurais pas à donner de ma personne, de mon énergie pour imaginer ce à quoi l’amour devrait ressembler car il existerait déjà à l’intérieur des frontières d’une société saine et féministe basée sur le respect.

En 2020, l’humanité est loin d’avoir atteint un stade d’équilibre et doit encore cultiver l’équanimité nécessaire pour encourager le changement qui nous y mènera.

En attendant, nous imaginons une société fantasmagorique dans laquelle nous suivons des principes féministes et, par extension, construisons des relations romantiques durables.

L’amour dans un tel monde serait avant tout fondé sur l’égalité des salaires. Les maux de la société patriarcale, qui ont empêché les femmes d’explorer leur aspirations profondes, n’entreront plus dans les considérations quotidiennes liées à la vie à deux.

Les femmes ne seraient plus standardisées, prises de haut pour le seul fait d’exister en tant que femme, ou reléguées à quelconque rôle de genre traditionnel.

Il n’y aurait pas de norme sociale imposée selon laquelle la femme prendrait soin de sa famille lorsque l’homme serait dehors afin de ramener le dîner sur la table, ni de famille nucléaire posée comme standard absolu, ni d’attentes malsaines au regard des émotions genrées.

Cet amour serait inclusif et équilibré, jamais oppressif. Il serait arraché aux prises du désespoir, des besoins de validation, et du manque affectif.

Le pendule du pouvoir s’arrêterait soudainement et nous laisserait réviser notre compréhension des mots pouvoir et lutte, étant donné qu’ils ne pourraient plus être associés à l’amour romantique.

Dans ce monde, les hommes et les femmes seraient connectés à leurs désirs et célébrés lorsqu’ils les expriment, jamais poussés à ressentir de la honte.

un couple amoureux de boire du café et de regarder ailleurs

Ici les couples sont libérés du sentiment de compétition, de la dominance sexuelle, du besoin de contrôle et mieux encore, de la peur.

Les féminicides existeraient seulement dans les livres d’Histoire, dans les documentaires décrivant les choses passées-qui-ne-sont-plus-d’actualité. Pouvez-vous croire que c’était une réalité ?

Dans cette utopie, car c’est précisément ce que nous décrivons : “Tout le monde est beau, tous les corps sont beaux, aimés et enlacés ; sans peine, ni blessures.

Pas de traumatismes existentiels ni d’épigénétiques violents. Pas de pleurs venant par vagues langoureuses.

Rien ne couvrira les ecchymoses, pas de chéloïde qui se forme, ne pouvant rien laisser s’échapper. Ou exploser. Ou guérir cette infection. Non – rien de tout ça… Dans l’utopie, nous sommes tous libres.” 

En atteignant un équilibre et une répartition égale des tâches, nous pouvons imaginer comment cette utopie romantique pourrait transcender la maison et impacter les dynamiques interpersonnelles de l’espace professionnel.

Quel bonheur pourrions nous atteindre à travers toutes les sphères de la vie ? Que seront les femmes capables de créer, de construire, de peindre, d’écrire, de rêver, quand elles auront le temps et les moyens émotionnels de le faire ? Où cela les mènera-t-elles ?

Pour que ceci devienne plus qu’un fantasme, nous avons besoin d’un bouton reset. Nous devons élever nos enfants sans cette éducation patriarcale, renforcée à la maison, dans les écoles, et même dans les espaces religieux, et culturels.

Nous devons enseigner à nos enfants l’humilité, l’amour, et l’intelligence émotionnelle – tout. Mary Wollstonecraft a écrit à ce sujet au XVIIIe siècle.

L’éducation, elle insiste, est cruciale pour répondre aux inégalités entre les Hommes, et nous parlons, aujourd’hui, toujours de ces mêmes problématiques.

un homme embrasse une femme sur la joue en buvant du café du matin

Ceci requiert une culture qui ne soutienne pas la dominance des uns sur les autres au travers de l’inertie émotionnelle, de l’apathie ou de l’agression.

Ceci appelle à déconstruire, couche par couche, les briques d’un système de suprématie masculine qui repose sur les inégalités à l’intérieur et en dehors de la maison.

La question reste la suivante : comment y parvenir ?

Quelle est la priorité : amender les politiques publiques afin de défaire les femmes de leur statut de soignante et d’infériorité biologique, ou renverser le système, ainsi que les hommes (et beaucoup de femmes) qui le maintiennent en place ?

Combien de temps devrons nous attendre pour que l’amour et l’égalité coexistent en dehors de notre imagination ?

[1] Fariha Róisín, Utopia, du livre de poèmes How to Cure a Ghost.

Traduction : Hinde Bouratoua

"Je T'aime Tellement" : Le Grand Amour Ne Suffit Pas Toujours

S’en Aller De Quelqu'un Comprend Bien Plus De Choses Que Tout Simplement Rompre
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